Ouest France

28 janvier 2017
VU, HIER À LA RUCHE

C'est encore une soirée littéraire de haut niveau qui nous a été proposée hier soir au 8, rue Félibien, le petit théâtre de la Ruche à Nantes.

Grand privilège en tout cas pour les nombreux lecteurs et lectrices présent·es d’avoir pu passer deux heures en compagnie d’Émilie Diutertre, cette autrice de 16 ans dont on parle beaucoup dans le Landerneau de la littérature.

À coup sûr, dirons-nous, le génie dérange. Et c’est bien à le contester que se sont échinées quelques personnes du public, remettant en cause l'authenticité de la plume d'Émilie.

Écouter cette jeune fille nous livrer, sans filtre, son rapport à l’écriture. Entendre sa pertinence. Se confronter à sa conviction. Tant de maturité littéraire est plus que troublant.

Qu’elle soit la descendante des deux plus grands romanciers de notre époque n’est pas ressenti pour ces grincheux d’une soirée comme une bénédiction, mais comme la preuve d’une malhonnêteté : Forcement, ce sont vos parents qui ont écrit ce livre », s’est exclamée une lectrice, jalouse, probablement.

Mais laissons là ces mauvaises coucheuses et revenons à la puissance de pensée que ce livre a suscitée. « L’homme de génie est celui qui m’en donne », disait Paul Valery. Hier soir, c’était cette jeune fille qui nous rendait intelligents.

« C’est un roman qui parle d’abord à notre psyché. C’est sa force… Chacun·e y retrouve, et mêle au récit, sa propre histoire. C’est le livre de chaque lecteur et lectrice… ». À l‘écoute des participant·es, hier soir, l’éditeur d’Émilie confirmait. On finissait par croire en écoutant chacun·e qu’il ne s’agissait pas tout à fait du même roman, sans que ça en soit un autre, pourtant.

Puisque je cite l’éditeur, présent à la soirée, je veux mentionner la rigueur, la bienveillance et la justesse de son compagnonnage.

Citons ce mot entendu au cours de la rencontre : « Enfin un roman qui ne laisse pas indifférent, qui nous éloigne de la littérature soporifique qu’on ne cesse de nous proposer ».

Ou bien cette femme, qui, après avoir avoué qu’elle avait lâché la lecture du roman à la moitié, n’avait plus que hâte : le terminer.

Enfin, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que les lecteurs et lectrices de cette jeune romancière appartenaient à toutes les générations.

Je reste encore sous le charme de cette jeune femme, de sa conviction. Elle nous promet bien d’autres merveilles.

Claire Fromentin

Horizon sans front hier, Émilie Duitertre, 2017

Ce roman nous plonge dans le déchirement d’une jeunesse en quête de sens, qui veut redonner à l’élan amoureux la force d’un engagement.
Il l’aime, elle l’aime, le bonheur est promis pour toute leur vie, car ne nous y trompons pas : ces deux-là, si jeunes pourtant, sont assurément faits l’un pour l’autre. Mais comment être heureux si ce bonheur ne génère pas chez ceux qui les entourent un bonheur identique ?
Avec l‘accord de sa bien-aimée, Romain part dans un pays de déshérités qui n’ont connu que la guerre. Partir pour penser les maux. Partir pour penser les mots ? Cette démarche nous questionnera sur la nature de l’engagement — humanitaire ? jihadiste ?
Les personnages du roman vont à l’encontre de ce monde d’hier, jugé sans but, sans quête, sans raison de combat, sans front où se battre.
La quête de Romain n’est pas éloignée de celle du héros d’Alain-Fournier. Comment alors ne pas s’inquiéter de cette similitude aujourd’hui, quand on sait que la parution du Grand Meaulnes annonçait la fin d’un monde.
Dans ce roman, c’est plus volontiers du Stockhausen que nous entendons, mais écoutez bien : Debussy apparaît souvent dans la clameur des sons. Comment aussi ne pas penser à Rimbaud ? Un style si nouveau. Une inquiétante étrangeté. Un bel horizon littéraire.

Théâtre de La Ruche (Nantes)

Avec le théâtre de l'Entr'Acte et le comédien Henri Mariel. En présence de Charlotte, vraie-fausse autrice invitée.